Assise en sirène au bord du bassin, Nana en tapotait le rebord de ses petits doigts. Elle avait sur son visage un sourire à peine perceptible qui lui soulignait la douceur du regard. Elle le plongeait dans l'eau comme si elle pouvait voir des mondes où tout serait possible.
- Nana, tu viens?
- Nana!! Qu'est-ce que tu fais? On t'attend. Tu n'entends pas quand je t'appelle?
- Je suis là...
Comme chaque fois que Nana était déviée, sortie, arrachée de ses pensées, elle sentait son petit ventre se tordre. Cette douleur sournoise melée de peur et de frustration, comme si le passage d'un monde à l'autre était une violence faite à ses entrailles. Elle n'aimait vraiment pas ça.
Elle essuyait sa main encore mouillée d'avoir effleuré l'eau claire.
- Qu'est-ce que tu faisais dehors?
- Oh, j'étais juste assise au bord du bassin...
- Du quoi? Quel bassin? De quoi tu parles?
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Paisible... au bord de l'eau
(Gouache - Auteur inconnu) |
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L'avion était prévu en fin de matinée. La valise bouclée, le coeur plein, je descendais par l'ascenseur qui m'emportait désormais vers mon départ. Le taxi, le comptoir de check-in, les formalités s'enchaînaient. Un rituel presque de passage vers le réel qui m'attendait.
Sept jours auparavant, comme le premier des sept jours de la création, je le voyais enfin. Je réalisais à peine que la rencontre se produisait...
- Je suis bien là, avec toi?
Il m'a souri. Me dévisageait, relevant que mes yeux étaient plutôt verts. J'avais à côté l'espoir de mes attentes, un avenir possible dans un registre coordonné. Un de ces moments où nos désirs les plus profonds explosent dans l'autre réalité et où l'on se dit qu'alors plus rien ne peut nous atteindre. La force, le courage, l'impossible s'emparent de la volonté. Tout peut arriver. Le meilleur.
Nous avons roulé un moment, je ne sais plus où. J'étais accaparée par sa présence; nous étions dans la matérialisation de ce que nous avions échangé pendant les mois précédents. Des mots, d'abord écrits, puis nous avions éprouvé le besoin de nous entendre. Un fil de vie qui s'est tissé jour après jour laissant planer des sentiments désireux de s'accomplir. On y était.
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Lorsque je repense à cet amas de sentiments déversés en cascade à chaque histoire, j'ai le goût amer du gâchis. Non pas que je regrette de les avoir livrés; ils étaient justes au moment où je les ai déposés, ils étaient naturels, comme un cadeau précieux; ils étaient le meilleur de moi-même. Il y avait, à chaque fois, invariablement, de l'à-propos. Comme un échange, un partage, une mutualité consonante.
Aussi loin que ma mémoire m'entraîne dans ces états amoureux, j'ai la curieuse sensation que la quantité donnée était toujours la même, le dosage absolu, total. Il est curieux de quantifier ainsi les émanations du coeur; l'amour au poids. Ensuite, c'est plutôt le poids de l'amour qui s'avère lourd à porter. Mais est-ce juste un problème d'amour?
L'amour n'est-'il pas la capacité à livrer son âme à celui qui la comprendra?
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Il fait nuit. Nana ne dort pas mais elle rêve. Blottie au fond de son lit, elle entend enfin le silence. Et son imaginaire s'envole. Elle a d'abord peur. Peur de ses rois rouges qu'elle perçoit à la place des coussins carrés, massifs qui bordent son lit côté mur. Ils sont rêches.
Non, c'est dehors qu'elle veut que son regard se porte. La nuit est claire. Son moment de bonheur; partir dans cette lumière à peine faite des réverbères et surtout de la promesse de celle que renvoient la lune et ses étoiles, les vraies choses de l'univers. Elle ne peut vraiment pas dormir. L'appel est trop fort et elle se laisse emporter par la brise légère de sa pensée, ce souffle tiède qui la rassure et la nourri d'absolu.
La vie est ailleurs.
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Le dernier soir était pour lui une partie de chasse. Non, je n'étais pas la proie. C'est le moyen qu'il avait trouvé pour pouvoir m'offrir le crépuscule... puis une partie de la nuit.
Nous nous sommes retrouvés, très clandestinement. Malgré sa crainte d'être reconnu, il est sorti de la voiture pour m'ouvrir la portière et m'inviter à bord. Je m'y suis engouffrée, ravie de cette galanterie à laquelle il n'a jamais failli. Il a démarré et nous avons traversé le fleuve.
C'est sur un bar de plage deserté, ce qui le rendait davantage accueillant, que nous nous sommes cachés. Au grand air. La fin du jour était douce et nous avions l'étendue immense de sable, la fin du jour qui s'annoçait qui s'annonçait et l'océan, pour témoigner de cet instant.
Il me regardait de ce regard mélant douceur, désir, reconnaissance. Lui qui m'avait reconnue très vite, identifiée, me connaissait vraiment. J'avais compris celà, il s'y était remis naturellement. J'éprouvais l'émotion indescriptible de toucher à une étoile. Cet état de grâce où soudain l'univers est en place, dans son infinité. Mes sens l'étaient aussi. Ce soir-là je ne faisais pas que la toucher, je caressais l'étoile. Mon étoile de vie, celle qui offre la plénitude et la simplicité de l'absolu.
Oui, des choses simples, d'une évidence frappante et qui nous permettent, un instant, de comprendre enfin pourquoi on est là. On sait alors que c'est l'histoire de sa vie, la vraie, qui se déroule. Celle dans laquelle il n'y a plus lieu de "rêver" puisqu'il n'est plus question de s'échapper. On ne veut pas s'en échapper justement. Juste s'y plonger et demeurer.
Puis, ailleurs, nous avons fait durer l'instant. Après la communion de nos âmes, ainsi bercés l'un et l'autre par la beauté des éléments, nous avons mélangé nos corps. Ce fut l'harmonie, l'axe parfait, l'alignement paroxystique durant lequel tout est alors à sa place.
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Selon l'humeur, je me réjouis ou je désespère. Vivre dans la mémoire du "rêve" accompli ramène au besoin impératif de le reproduire, de le retrouver.
Ces choses dont on a rêvé, dont on a eu l'idée et qui un jour vous sont offertes. Mon rêve existe; il n'est plus la chimère, l'utopie de l'impossible.
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Nana est allé faire une promenade en bâteau. La mer tangante ne lui fait pas peur. Elle aime ça, ce bercement presque maternel. Et l'horizon. Le paysage de cet azur qui change à chaque instant. L'odeur des embruns, leur goût salé.
Le bâteau est plein mais elle est seule. Au milieu de ce splendide décor, de jolis bateaux blancs ont jeté l'ancre. Elle aperçoit, sur le pont de l'un d'eux, un homme nu, étendu, offrant son corps aux rayons du soleil. Il est seul et semble absorber toute l'étendue de ce plaisir qui est là, que personne ne semble comprendre, prêt à être cueilli par celui qui s'y laissera prendre. Nana le saisit aussitôt sans se dévoiler. Et elle a cette pensée, qu'elle portera désormais en elle: c'est ça la vraie vie.
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Pourquoi cette impression constante que la vie est ailleurs? Que ce quotidien n'est qu'un enchaînement de gestes de circonstances, de choses faites parce qu'elles doivent l'être? Comme si ce réel souvent si lourd et encombrant était en fait le rêve lui-même. La partie qui pourrait être mais dont je ne veux pas. Pourquoi ce que les autres perçoivent comme le rêve me semble, au contraire être la réalité? Celle dans laquelle on existe sans subsister, celle dans laquelle on EST celui ou celle que l'on se sent ETRE?
C'est ce décalage qui semble problématique. Dans le soi-disant réel on endosse le fardeau que l'on s'est imposé. Fait d'habitudes, de conventions, de choses prévues. C'est l'immense majorité qui s'y trouve. Mais si l'on a ce pouvoir incommensurable de "rêver" n'est-il pas que cela est de l'ordre d'un possible? Si, formatés comme nous le sommes, nous avons ce pouvoir d'outrepasser ce qui semble établi, n'est-il pas que cette idée du "rêve" que l'on émane de nos esprits et du plus profond de nos âmes, est ce qu'il y a de plus vrai en nous et que c'est celle là, et aucune autre, notre réalité?
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Une réalité rêvée à deux, voilà ce que j'ai connu. Est-ce que le fait de savoir que quelqu'un peut partager notre essence ne nous octroie pas le devoir de nous en rapprocher? De vouloir établir cet état de choses? La vie sociale, la fameuse "vraie vie" n'est-elle pas un courant de gens qui courent dans la même direction, avec les mêmes codes?
Alors pourquoi ce que j'ai vécu et qui est ma quête semble illusoire?
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Est-ce que Nana doit vraiment partir? Peut-elle se ranger à la concession de ce qu'elle ne veut pas uniquement parce que cela ne cadre pas avec ce qu'elle doit être? Doit-elle abandonner ce qu'il y a de plus profond et de sincère en elle, au profit d'un ordre figé, codé, qui ne lui correspond pas et dans lequel elle ne fait que jouer un rôle qui lui offre un semblant de sociabilité?
Nana a appris à jouer. A se mettre en représentation pour que le moule social l'accepte. Mais tout n'y est qu'apparence. Si Nana doit partir, que va t'il rester de moi?